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Aux partisans d’un ordre des psychologues, douze grandes questions qui appellent des réponses précises

by Axelle Meyzinq last modified 2007-11-22 15:41

Roger Lécuyer*

Le SNP, fervent partisan de la création d’un ordre des psychologues en France, lance un débat dans la profession sur le sujet et contacte pour cela des adversaires déclarés de l’ordre. C’est donc qu’il souhaite un vrai débat de fond sur la question, et je voudrais donc d’abord l’en remercier, ensuite l’en féliciter. Parallèlement, la FFPP où les opinions sont diverses sur ce sujet comme sur bien d’autres lance sa propre réflexion sur les conditions d’une règlementation de la déontologie des psychologues, et donc, entre autres, sur la solution de la création d’un ordre, et si la manière de poser le problème est plus large pour la FFPP que pour le SNP, il y a convergence manifeste dans le questionnement et nous devrions pouvoir travailler ensemble.

Je voudrais partir du point sur lequel me semble-t-il nous sommes d’accord : le code de déontologie des psychologues n’a pas actuellement de valeur légale et la profession n’est pas assez rassemblée. En conséquence, ni une sanction judiciaire ni une sanction disciplinaire interne ne peut être prise contre un psychologue indélicat. De toute évidence, cette situation nuit à la réputation d’une profession qui n’a vraiment pas besoin de cela. Il faut donc trouver une solution à ce problème. De plus, et la question n’est pas de moindre importance, un psychologue est trop souvent amené à « choisir » entre garder son emploi et trahir sa déontologie, sans pouvoir opposer son code, sous peine de se faire rire au nez.

Ce que pense aujourd’hui un certain nombre d’acteurs politiques de la profession c’est que la solution à ces problèmes est toute trouvée : l’ordre.

 

Professionnellement, les psychologues, qu’ils soient praticiens ou enseignants-chercheurs, ont me semble-t-il un devoir, et, on le constate très souvent, un réflèxe qui consiste à questionner les « évidences » et à demander qu’elles soient quelque peu argumentées. Or ce qui frappe dans ce que l’on peut lire de la part des partisans de l’ordre, c’est que la justification de cet œuf de Christophe Colomb n’est pas fournie, comme si le mot « ordre » était un sésame ouvrant les portes d’un avenir meilleur. Il en résulte une grande pauvreté de l’argumentation développée, et surtout l’absence d’examen de l’ensemble des conséquences que pourrait avoir la création d’un ordre dans l’ici et maintenant de la psychologie française. Curieusement, en quelques années, on est passé du réflexe irréfléchi anti-ordre à un réflexe automatique tout aussi irréfléchi pro-ordre. Symptôme inquiétant : beaucoup de pro-ordre ne savent pas ce que c’est qu’un ordre. Ainsi ai-je eu la surprise d’entendre dans un débat sur le sujet (au Forum du Journal des Psychologues, en Avignon) qu’un ordre n’impliquait pas l’État ! Visiblement, il faut mettre de l’ordre dans les idées, et nous avons un besoin impérieux d’argumentation plus que de proclamations.

Quels sont en effet les « arguments » en faveur d’un ordre ? Sous réserve que le dossier du SNP en fasse apparaître de nouveaux, on en a vite fait le tour : 1. Un ordre fonctionne bien au Québec, 2. Il y a des ordres dans d’autres professions, 3. C’est la seule solution. Il est aisé de répondre : 1. Un ordre fonctionne mal en Italie, 2. Il n’existe pas d’ordre dans la majorité des professions et il n’y pas d’ordre des psychologues dans la majorité de pays, 3. Conséquence de ce qui précède, c’est la seule solution si et seulement si l’on décide qu’il n’y en a pas d’autre. Proclamer que c’est la seule solution n’est donc pas faire un constat mais faire un choix. Ce dernier point est évidemment crucial : les partisans de l’ordre sont contraints de nous vendre l’idée qu’il n’y a pas de choix.

Je développerai ci-dessous ce dernier point, mais disons le, le débat ainsi posé ne va pas très loin, puisque les arguments d’autorité sont aisément démontables. Il me semble donc que si l’on veut progresser dans la discussion, il faut envisager sérieusement et ce que peut être la création d’un ordre, et les autres solutions possibles (quitte à constater qu’elles ne sont pas crédibles) et donc répondre à un certain nombre de questions. Ce sont quelques-unes de ces questions que je voudrais poser aux partisans de l’ordre, car à mon sens, prôner un ordre nécessite absolument d’avoir des réponses à ces questions.

1. Pourquoi la solution la moins fréquemment utilisée dans le monde, et de loin serait la meilleure ? Pourquoi les Allemands, les Américains, les Anglais, les Hollandais, les Suédois… n’ont pas recours à un ordre ? J’ai parfois entendu la réponse à cette question : parce que ce sont des anglo-saxons alors que nous nous sommes des latins. Alors pourquoi les Argentins, les Colombiens, les Mexicains, les Brésiliens… n’ont pas d’ordre et pourquoi les Italiens n’en semblent pas ravis ?

2. Obtenir des pouvoirs publics un ordre et le mettre en place demanderait beaucoup de temps. Pourquoi ne pas utiliser ce temps pour construire une organisation représentative et donc capable de faire appliquer le code, comme c’est le cas dans à peu près tous les pays où la psychologie est développée ? L’argument de l’urgence n’en est pas un, au contraire. La constitution d’un ordre prend un grand nombre d’années. La construction d’une structure de rassemblement de la profession peut se faire très vite, puisqu’une telle structure existe déjà, dont les statuts ont été approuvés par la majorité des organisations nationales. Quels arguments a-t-on pour affirmer au contraire que s’unir pour imposer un ordre serait plus rapide que s’unir pour travailler ensemble ? Vouloir un ordre, n’est-ce pas tout simplement renoncer au rassemblement de la profession ? En quoi vouloir un ordre est-il autre chose qu’une fuite en avant face aux difficultés réelles du rassemblement ?

3. Question plus précise sur le même point : pourquoi préférer une solution qui confond le pouvoir professionnel et le pouvoir d’Etat à une solution qui les sépare et est donc beaucoup plus démocratique ? Dans la solution que j’ai proposé[1], la déontologie étant règlementée, une instance de conciliation et de discipline de la profession pourrait sanctionner un psychologue au nom de la profession pendant qu’un tribunal pourrait de manière totalement indépendante être saisi et prendre des sanctions pénales. Or on sait que c’est la confusion des genres entre pouvoir professionnel et pouvoir d’État qui est la source essentielle des dérives maintes fois, et encore très récemment constatées dans le fonctionnement de l’ordre des médecins. Pourquoi vouloir reproduire cette confusion ? Quel(s) inconvénient(s) présente la solution que je propose par rapport à l’ordre ? Pourquoi se priver de ses avantages ? Plus de démocratie est-il si dangereux ?

4. Comme je l’ai écrit dans plusieurs textes, un certain nombre de tenants de l’ordre pensent qu’il peut jouer un rôle de rassemblement, mais en fait, un rassemblement de la profession sur cette idée serait une condition préalable. C’est en particulier une condition qu’exigent les pouvoirs publics. Comment résoudre ce problème ? Réciproquement, si ce problème du rassemblement est résolu, l’ordre n’est plus nécessaire, comme le montrent les exemples étrangers. Pourquoi malgré tout le créer ?

5. Supposons le problème précédent résolu. L’ordre suppose des élections. Chacune des principales organisations de psychologues présentera une liste (ou des candidats, s’il ne s’agissait pas d’un scrutin de liste). Les oppositions d’organisations que l’on constate actuellement, et qui sont plutôt en train de s’arranger deviendraient au contraire de ce fait des rivalités redoutables. Comment peut-on éviter que ces élections ne rallument une guerre entre organisations ? La différence entre la situation française et la situation québécoise, qui séduit tant, est d’une part qu’au Québec il y a une politique gouvernementale de développement du corporatisme (il y a près de 50 ordres), mais surtout que les psychologues québécois étaient unis avant d’avoir leur corporation, qui est devenue un ordre. Il n’y a donc pas différentes organisations en rivalité pour le contrôle de l’ordre. Que vaut dans ces conditions la comparaison québécoise ?

6. Supposons le problème précédent résolu. Les questions de déontologie ne sont pas indépendantes des questions de références théoriques. Or les relations entre tenants de divers cadres théoriques sont actuellement tout sauf apaisées, comme le montre clairement l’exemple du « Livre noir de la psychanalyse » et des diverses réponses qu’il a reçues. Il n’est pas rare de lire sous la plume d’un partisan des TCC que la psychanalyse est un obscurantisme, contraire donc à l’éthique, et réciproquement sous celle d’un psychanalyste que les TCC sont des manipulations qui confinent au fascisme et très anti-déontologiques. L’éthique et la déontologie risquent donc fort d’être des champs de bataille dont la maîtrise de l’ordre sera l’enjeu. La guerre des cadres théoriques qui sévit actuellement s’en trouverait exacerbée. Les enjeux théoriques et les enjeux de société ne sont pas les mêmes chez les psychologues et chez les géomètres ou les experts-comptables, et les règles d’éthique sont sans doute plus faciles à définir chez eux, ce qui invalide la comparaison avec ce type de profession en matière d’ordre. Comment éviter que le nécessaire débat théorique ne devienne une désastreuse guerre institutionnelle ?

7. Supposons, une fois de plus, le problème précédent résolu. La structure ordinale, tout à la fois délégation de pouvoir de l’État à la profession et contrôle de l’État sur la profession est une merveille d’ambiguïté et en conséquence le champ d’exercice d’un rapport de forces. Les médecins, à qui l’État a imposé l’ordre s’en sont fort bien sortis en investissant l’État : ils contrôlent sans partage le ministère de la santé, et leur profession est manifestement sur-représentée au parlement. En d’autres termes, quand l’État contrôle l’ordre des médecins, il y a de fortes chances pour que ce soient des médecins qui en contrôlent d’autres. Y a-t-il une chance pour que la même chose se produise pour des psychologues ? Combien de psychologues à la chambre des députés (42 médecins) ? Combien de psychologues au Sénat (17 médecins) ? Combien de psychologues au Ministère de la Santé (un grand nombre de médecins) ? Quel poids des psychologues dans l’appareil d’État ? Quand l’État contrôlera les psychologues, qui sont ceux qui exerceront ce contrôle ?

8. Classiquement, un ordre est créé par un ministère : celui dont le domaine de compétence correspond à l’activité de la majorité des membres de la profession. Pour nous, donc, le ministère de la santé. Ceci veut dire (cf. question précédente) que la question sera gérée par les médecins. Dans tous leurs écrits sur les psychologues, les médecins en situation de pouvoir (parlementaires, responsables de l’ordre des médecins, auteurs de rapports ministériels) ont une position remarquablement constante, que l’on peut résumer de manière simple : les psychologues sont des irresponsables mal formés et qu’il faut placer sous contrôle. Exemple le plus récent : madame la professeure Sommelet. Comment peut-on imaginer un ordre qui ne soit pas un contrôle du ministère de la santé sur les psychologues ? Et une telle situation est-elle acceptable, dans son principe même, par des psychologues qui ne travaillent pas dans le secteur d’activité du ministère de la santé ? Ne risque-t-on pas de voir, un peu plus que maintenant encore, les psychologues du travail se présenter comme tout sauf psychologues ?

9. Pour faire passer cette idée d’ordre, le SNP envisage des cotisations très bon marché. Cette hypothèse n’est pas crédible : tous les ordres instaurent tôt ou tard des cotisations chères. Il y a à cela deux raisons : (a) n’étant pas basé sur le militantisme, mais sur des fonctions légitimement rémunérées, un ordre coûte cher, et (b) l’adhésion obligatoire lève le souci qu’ont les organisations de perdre leurs membres si la cotisation est trop élevée. Il est donc illusoire de penser qu’un ordre sera ou restera bon marché pour les psychologues : il n’y a pas d’exemple de cela.

Dans ces conditions, comment faire pour maintenir une vie associative et syndicale dans une profession qui trouve qu’une cotisation à 50 € est très chère. Chacun devra d’abord payer les 200 € ou plus à l’ordre pour pouvoir travailler, avant d’envisager l’adhésion à une organisation. Combien feront cet effort financier ? Si la vie associative et syndicale disparaît, quel contre-pouvoir possible à ce pouvoir absolu parce que d’État ?

10. L’émergence de l’idée d’ordre au SNP est concomitante de celle de ne pas faire une fédération ou d’en sortir. La critique essentielle faite à la FFPP était qu’elle était « autoritaire ». J’ai suffisamment démontré le contraire dans plusieurs textes pour ne pas y revenir ici, mais je pose simplement la question : une structure dans laquelle les organisations membres sont représentées dans la structure de décision (le CAF de la FFPP) et peuvent à chaque séance destituer tout ou partie du bureau est-elle plus ou moins autoritaire qu’une structure étatique dans laquelle des élus n’ont pas de compte à rendre entre deux élections ? Comment se fait-il que les mêmes qui défendent aujourd’hui cette structure autocratique peu contrôlable ont contribué à ce que le bureau fédéral de la FFPP soit statutairement révocable en permanence (article 18 des statuts, ce qui n’existe dans aucune organisation fondatrice de la FFPP et évidemment n’existe dans aucun ordre) ? N’y aurait-il pas là une contradiction majeure ?

11. En 2000, les principales organisations de psychologues françaises ont posé les principes de base d’un rassemblement de la profession. En 2003, elles ont mis en place la FFPP. Ensuite, un certain nombre sont sorties de cette logique. D’autres y sont restées et se trouvent bien dans une FFPP qu’elles ne trouvent pas « autoritaire ». Fin 2006, les premières ont fait le constat que cette stratégie anti-rassemblement conduisait à l’échec et accepté de travailler avec la FFPP. Le rassemblement est toujours possible. Le rassemblement est toujours d’actualité. Le rassemblement a démontré la possibilité de la tolérance théorique, méthodologique et professionnelle. On peut envisager une organisation forte respectant les principes posés en 2000, dans laquelle un syndicat comme le SNP ait les moyens de jouer son rôle syndical. Les aura-t-il face à un ordre ? Le choix d’un ordre de préférence au choix d’une organisation démocratique de la profession est-il autre chose qu’un renoncement à nous assumer nous-mêmes et une régression infantilisant la profession ?

12. En résumé, l’ensemble de mes questions se ramène à une question fondamentale : celle de la conception politique de la profession. La question que se pose aujourd’hui la profession et sur laquelle chaque psychologue doit se prononcer est : qui veut être mineur sous tutelle, qui veut d’une solution organisationnelle adulte ?

 

Toutes les questions qui précèdent concernent soit le principe même d’un ordre, opposé à celui d’une indépendance de pouvoirs entre la profession et l’état soit les conditions nécessaires à la création d’un ordre sans crise majeure de la profession et de la discipline. Vouloir un ordre des psychologues ici et maintenant : aujourd’hui en France et dans l’état organisationnel actuel de la profession et de la discipline, c’est donc être capable de fournir des réponses crédibles à toutes les questions posées ci-dessus.

Prôner un ordre des psychologues ici et maintenant sans être capable de donner des réponses crédibles à ces questions, c’est lancer la profession dans une aventure terriblement risquée. Pour quels fantasmes de pouvoir ?

 

*Président de la FFPP

 

                                                          


[1] Ordre ou pas ordre des psychologues : y a-t-il une alternative ? Journal des psychologues, 244, février 2007, pp. 11-14.


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