Désordre psychologique, réductionnisme et mise au pas
Patrick Ange Raoult*
Le désordre psychologique
Dans de précédents propos, j’avais mis en évidence l’évolution et les transformations du champ de la psychologie. A partir des perceptions issues de la pratique professionnelle en milieu hospitalier, j’avais tenté de souligner le possible « De la disparition des psychologues cliniciens » (L’Harmattan, 2004). La question venait aussi de la confluence de plusieurs facteurs : les coups de boutoir des universitaires cognitivistes, l’activité d’autres corporations s’appropriant théories et techniques psychologiques, la présence de champs professionnels mieux constitués visant à inféoder les psychologues, l’évolution des textes législatifs ou des projets de loi éradiquant l’autonomie professionnelle des cliniciens. Le constat de l’inconsistance professionnelle des psychologues, l’aggravation de la fracture épistémique dans le champ praxique, la démultiplication des associations, regroupements et autres fédérations en lutte entre elles, l’augmentation d’un mandarinat universitaire scientiste, l’éviction des psychologues des instances décisionnelles dans les institutions me rendaient particulièrement pessimiste sur la capacité de la psychologie à se constituer comme profession.
Je n’étais pas sans relever l’individualisation inachevée et l’indétermination de la psychologie clinique qui entravait la construction d’une identité professionnelle spécifique. De surcroît, celle-ci se trouvait mise à mal par la soumission hiérarchique des psychologues en particulier au diktat médical, ce qui d’ailleurs ne fait que s’accentuer. Cette accentuation est le résultat de l’insuffisance des luttes professionnelles, du démantèlement des cadres d’exercice avec la démultiplication des emplois précaires soumis au bon vouloir des employeurs, du glissement de la fonction vers des postes de rééducateurs cognitivo-comportementalistes. La complaisance dans la dépendance hiérarchique que sont désormais prêts à revendiquer nombre de psychologues participe de cette dilution de la clinique. Celle-ci trouvait à s’alimenter dans la constitution de l’objet clinique : « La psychologie clinique se glisse dans les interstices des conceptualisations, des pratiques et des institutions ; elle s’inscrit en négatif et échoue à constituer sa positivité. Elle se trouve dès lors en relation paradoxale avec les champs et les corporations voisines et nourrit des conflictualités qu’elle n’assume guère » (p. 113, opus cité).
On comprend aussi pourquoi le cognitivo-comportementalisme plus assuré dans ses prétentions, s’affichant d’un scientisme objectivement intenable mais subjectivement positiviste, trouve un écho plus favorable. Sa position de servant de l’ordre établi, dans un contexte de retour à l’ordre social, lui permet de trouver les soutiens sociaux nécessaires. On voit incidemment que c’est aussi un changement de fonction idéologique de la psychologie qui est promu. Pour autant, le discours universitaire s’est longuement étayé sur le mépris affiché à l’égard des praticiens. Le mouvement de mise à l’écart de la professionnalité s’est poursuivi dans l’éradication des tenants de la clinique et de la psychanalyse dans l’enseignement universitaire de la psychologie. Les enseignements d’orientation psychanalytique, pris dans leur lien paradoxal avec la psychologie clinique, aveuglés par une certaine suffisance, ont tardé à prendre la mesure de l’enjeu et de ses conséquences. Ils n’ont pas su organiser une contre-attaque suffisante, ils n’ont pas su s’appuyer sur les praticiens. Ils ont été les complices objectifs et naïfs de leur propre élimination. Ils n’ont plus qu’à s’ériger dans une position victimaire et s’en tenir à l’orgueil d’une vérité insue.
Le réductionnisme
Le renversement tend à arriver à son aboutissement. L’incohérence du recrutement en psychologie clinique a consisté à recruter de jeunes laborantins incompétents au plan clinique dans les postes de maîtres de conférences, à substituer aux cliniciens des universitaires cognitivistes, épidémiologistes, statisticiens, etc. dans les postes de professeurs d’université. J’ai rappelé la violence, la barbarie et la perversion inhérente au fonctionnement intra-universitaire et même extra-universitaire de la part de nos cognitivo-comportementalistes. Pour l’anecdote, dans ma région, d’anonymes psychologues ont envoyé à mon employeur une lettre de dénonciation pour un prétexte futile. Quand enverront-ils une lettre de dénonciation aux autorités pour dire que je suis juif, maghrébin ou noir ? Je les rassure mes origines font que je tiens probablement des trois. L’ignominie est le vade-mecum du courant cognitivo-comportementaliste : qu’ils viennent donc me parler de déontologie ou d’éthique ! Mais devant cela je mettais en parallèle l’inertie des psychologues cliniciens, leur incapacité institutionnelle et leur complaisance. C’est sur ce terrain que le courant cognitivo-comportementaliste a pu prospérer au point, après avoir conquis une grande part des départements de psychologie du pays, de lancer sur le terrain leurs troupes de jeunes psychologues aliénés. On va assister dans les années prochaines à un probable basculement des pratiques vers ce que j’avais nommé de façon polémique : viol et meurtre psychique en psychologie cognitive.
L’anomie des psychologues cliniciens tenait, en partie, à la faillite de leur place statutaire : un clinicien déqualifié, un cadre défiguré et une déontologie malmenée servaient à résumer les conditions indignes d’exercice, la place dérisoire des psychologues, l’insécurité professionnelle. Cette situation ne changera guère actuellement malgré ces jeunes troupes cognitivo-comportementalistes : celles-ci ne sont que les instruments sacrifiés par les universitaires pour conquérir le champ des praxis. L’avenir incertain de la psychologie clinique m’avait conduit à récidiver, à revenir sur « La psychologie clinique et la profession de psychologue. (Dé)Qualification et (Dé)Formation » (L’Harmattan, 2005). J’avais repris les lignes principales du propos précédent en portant l’accent sur le semblant de la formation professionnelle en psychologie. Je relance la question de l’orientation scientiste en voie de développement en lien avec des options économiques libérales ; je souligne la réaffirmation de l’identité médicale de la psychiatrie, l’extension du cognitivisme, le retour du biologisme et la prégnance du quantitatif en appui sur une vision inféro-statistique. Je rappelle que l’enjeu est celui de l’élimination ou de l’absorption de la psychologie clinique d’orientation psychodynamique tant au plan de l’encadrement universitaire qu’au plan des pratiques conseillées.
C’est là que se tient une contradiction : d’un point de vue intellectuel la coexistence des régionalités épistémologiques et les débats contradictoires me semblent une nécessité, mais dans les intentionnalités territoriales, on remarque la prévalence des haines destructrices. Un courant éliminatiste prévaut chez les neuropsychologues, cognitivo-comportementalistes qui vise à l’éradication de l’autre (généticien, psychanalyste, etc.) pour instaurer son ordre. C’est la mise en place d’une psychologie ustensilitaire soumise aux universitaires, psychologie rééducatrice et adaptative. J’évoque l’orientation discriminative et raciste de la psychologie scientifique antérieure, invitant les psychologues d’aujourd’hui à prendre des positions éthiques. Je décline les séries de clivages, d’empiètements et d’appropriation, de mises à l’écart, de luttes, de contradictions et de dénis identitaires dont souffre la psychologie. Je mets en perspective divers textes et propositions de lois qui tendent à démettre et soumettre les psychologues à la prescription médicale.
J’insiste sur la formation inadéquate : insuffisance des stages, confusion entre l’apprentissage de la recherche et l’acquisition des compétences professionnelles, conflits inter-disciplinaires rendant incohérente la formation, les stratégies de recouvrement par brouillage et désinformation des cognitivo-comportementalistes, la prédominance des universitaires non cliniciens et non praticiens dans la gestion des cursus, les procédures de recrutement par cooptation selon les critères de moindre compétence praxique, l’absence des praticiens, la carence d’une vision pédagogique de la professionnalisation, la marginalisation des maîtres de stage, le déni des réalités et responsabilités institutionnelles. J’en conclus : « Ne peut-on penser que la psychologie est dans la situation paradoxale, si ce n’est folle, de s’assurer que les plus incompétents sont ceux qui prétendent former à une professionnalité, que l’expérience professionnelle est l’objet d’un certain mépris en milieu universitaire, que les cliniciens sont engagés dans une impasse qui les détourne de ce qui est attendu d’eux dans la vie professionnelle » (p. 31, opus cité).
Une mise au pas ?
Non content de ces critiques, je reprends mon interrogation dans la revue Pratiques psychologiques (12, 2006) en particulier à propos des psychothérapies pour décrire la position paradoxale des psychologues et les conséquences dramatiques de l’émergence d’une profession de psychothérapeute. « Au fond, les psychologues ne peuvent s’avancer au titre de la profession, ce qui se voit renforcer par l’absence d’unité fédérative ou organisationnelle, représentative du corps professionnel (Dumarque, 2001) » (p. 493, opus cité). Je reviens là sur quelques-unes des pistes que j’avais proposées. Je proposais un doctorat d’exercice, un pouvoir de décision des professionnels et maîtres de stage dans la délivrance du diplôme. J’invitais à la création de service de psychologie avec un responsable psychologue. A l’exemple de R. Samacher, j’avais soutenu l’idée d’enseignants praticiens, à l’exemple d’E.Jalley, j’ai marqué ma préférence sur une dissociation au niveau du CNU entre cognitivistes/objectivistes et cliniciens. J’avais invité à une réaction vive et à une opposition marquée des professionnels et des organisations syndicales aux dispositifs universitaires. Suivant E. Jalley, je suis pour des manifestations, des revendications, des protestations, des pressions politiques contre l’orientation universitaire actuelle.
Enfin, je défendais le principe d’une organisation unitaire forte capable de défendre l’exercice professionnel des psychologues. Cette option s’étayait tout d’abord sur un principe politique. Une représentation légitime au sein et auprès des instances décisionnaires, gouvernementales et administratives, apparaît la seule condition d’une défense professionnelle dans un contexte de mutation et de lutte. Elle définirait une politique de défense des intérêts de la profession et viserait à en contrôler l’effectivité. Elle pourrait peser sur la limitation de l’utilisation des instruments et techniques psychologiques par les non psychologues. L’incapacité des psychologues à se regrouper invitait à définir un principe d’obligation. L’adhésion systématique de tout professionnel à une organisation unitaire pour obtenir le droit d’exercice en est le pendant. Ce principe en impliquait surtout un autre : la multiplicité des organisations fait qu’aucune n’a de légitimité, elles ne représentent qu’elles-mêmes.
La dernière en date, la Fédération, montre combien elle résulte de volontés qui ont fini par s’approprier à titre individuel la légitimité de la profession. Née pourtant d’une dynamique collective, elle a fini par échouer sur une personnalisation et la constitution d’un conseil dont on quête la validité. Le principe d’une organisation unique réintroduirait la notion d’élection, dont le principe est un peu plus démocratique que l’auto nomination. Certes, elle ne lèverait pas la question des jeux d’influence, des manipulations, des cooptations incestueuses dont est friand le milieu. Elle laisserait cependant la possibilité de voir des discours hétérogènes se déployer, elle renverrait chaque psychologue à la responsabilité des choix effectués. Elle pourrait permettre la mise en place d’une politique professionnelle plus lisible que les options défendues par chaque association. Cette organisation unique serait d’abord et uniquement professionnelle. Ne pourrait y adhérer que des professionnels. On voit combien l’introduction du terme Psychologie dans l’intitulé de la dernière Fédération est une perversion. Elle permet l’entrisme de non psychologues, en particulier universitaires, dont les intérêts sont différents de ceux des professionnels. Elle aurait pu être un accueil. L’organisation unique serait aussi une modalité concrète pour peser sur les orientations universitaires : l’organisation des professionnels définirait les attendus d’une formation réelle à la profession de psychologue. La validation du droit d’exercice devrait relever de la compétence de cette organisation unique.
Fédérer, organiser, ordonner ?
R. Lécuyer, président de la Fédération française des psychologues et de psychologie, avance une position dans le Journal des Psychologues de février 2007 qui reste uniquement centrée sur la question du Code de déontologie. Il découvre tardivement l’ouvrage de Y. Durmarque (2001) qui lui sert d’appui. On notera aussi qu’il effectue une lecture à contre-sens du propos de Durmarque. R. Lécuyer repère quelques difficultés récurrentes dans l’approche de la question. Il y a tout d’abord l’existence d’une conception de la profession de psychologue qu’il nomme curieusement « d’anarchiste », selon une connotation qui renvoie à sa propre position politique. Disons que la question est plus complexe : cette position est référée plutôt au libéralisme inspiré par la culture psychanalytique, rationalisée à partir de la culture anti-autoritaire et anti-étatique du courant post-soixante-huitard. Elle est alimentée par le contexte historique d’instauration de la psychologie dans la crainte de l’emprise médicale et défiante quant à la position de l’Etat et de son administration. Cette conception serait celle du refus de l’évaluation et de la sanction en cas de non-respect du code de déontologie. Il s’agit là aussi d’une version caricaturale de cette conception dont l’enjeu est argumentaire. Il associe évaluation et sanction de manière abusive. En particulier le refus de l’évaluation s’inscrit dans une vision idéologique de la fonction de la psychologie dans nos sociétés en opposition aux normalisations demandées. R. Lecuyer s’oppose fermement à cette position considérant la nécessité de condamner les manquements au code pour des motifs liés à la protection du public et à la réputation de la profession. L’argument est moraliste et insinue perversement que ces opposants seraient cause de la mauvaise réputation de la profession et peu soucieux du public. Que l’on soit conscient des nécessités évoquées, que l’on considère que l’évolution sociale fasse obligation d’être plus vigilant à ce titre, bien sûr, que l’on gomme les enjeux des réticences reprochées est beaucoup plus problématique.
La seconde difficulté est la référence faite aux expériences d’autres pays ou à d’autres professions. Mais la référence faite à ces expériences qu’elle soit positive ou négative nécessiterait une analyse précise du contexte d’émergence. Sinon argumentaire ou contre-argumentaire n’ont d’autres validités que rhétoriques. La troisième tient à la représentation de la structure ordinale attachée au régime de Vichy. Il rappelle le travail de Durmarque pour dissocier les deux termes : ordre et régime de Vichy. Il s’attaque à l’argument « prestige et ordre », soulignant que l’un et l’autre ne sont pas dépendants. Ceci lui permet de discuter du principe du rassemblement au sein de la profession, mettant en cause l’échec initial de la Société française de psychologie. Il critique l’idée que la constitution obligatoire d’un ordre puisse permettre un rassemblement dans la mesure où le rassemblement est la condition de l’ordre. Il reviendra sur ce point à plusieurs reprises en tant qu’il est le point organisateur de son propos. De plus, l’état des rapports entre les lobbies théorico-pratiques et entre les associations ferait de cet ordre une instance de règlements de comptes. Cependant l’instance ordinale ferait du rassemblement un institué, l’élection ferait du bureau un instituant dont l’enjeu sera de réguler les points conflictuels.
On retrouve cette même remarque sur l’instance de règlements de compte sous la plume d’A. Létuvé (Fédérer, 22). Cet argument qui n’est pas dépourvu de réalisme désigne aussi un enjeu crucial. Le fonctionnement associatif s’appuie sur des phénomènes de cooptation et pratique l’exclusion du contestataire. Il n’a pas précisément à rendre compte du conflictuel. Tenue par une ou plusieurs personnalités, appuyées par quelques serviles exécutants, agrégeant les indécis, une association maintient une certaine homogénéité en situant le conflit le plus souvent à l’extérieur. Quand le conflit surgit à l’intérieur, il en résulte prise de pouvoir ou implosion. Une organisation dont les titulaires sont élus court effectivement plus de risques de voir surgir le conflit à l’intérieur de son dispositif au risque de la paralyser. Cependant nous pouvons lui accorder un avantage démocratique. Mais le point le plus important tient aux luttes actuelles entre les associations. En effet, nouvellement arrivée dans le champ, portée par un mouvement collectif, la Fédération est aussi engagée dans la lutte de représentativité à l’encontre d’autres associations, sociétés ou syndicats. Par le leurre qu’elle agite, elle tend à une croissance inévitable. Elle attire par sa visibilité, par l’intitulé, les psychologues désorientés et finalement peu informés. Elle ne peut qu’espérer atteindre un volume suffisant pour se positionner favorablement auprès des autorités. De cette place, elle pourrait alors réclamer une légitimité dans la représentation des psychologues. Mais ce qu’elle tait alors ce sont les désaccords d’autres associations, la rupture avec le SNP qui fut pourtant le principal fondateur de cette fédération, les luttes interpersonnelles existant dans le champ professionnel. Elle fait oublier que ces animateurs n’expriment que des choix personnels et une gestion groupale particulière. Ceci ne dénie en rien la qualité des travaux, apports et négociations effectués. Mais je souligne juste que la Fédération n’est qu’une association, parmi d’autres, détenue par un groupe de personnes, engagée dans des rapports inter associatifs, qui vise à conquérir le pouvoir dans le champ de la psychologie. Je lui suppose aussi une forte collaboration avec les universitaires objectivistes et de servir de vecteur de légitimation du courant cognitivo-comportementaliste. Qu’on le comprenne comme une tentative de construction d’un espace consensuel entre des courants divergents et l’on ne peut que s’en réjouir, qu’on le voit comme participant au travail d’emprise du monde universitaire sur le monde professionnel, et l’on ne peut que s’en défier. Le refus d’une instance ordinale peut se lire comme une manœuvre visant à conquérir une force d’influence pour manipuler le devenir de la profession de manière non démocratique.
En d’autres termes, la position du président de la Fédération contre une organisation unitaire constituée d’un bureau élu répond d’une stratégie de conquête du pouvoir par son association. La création d’un ordre ou d’une organisation unique contrecarrerait la montée en puissance de la Fédération et de son bureau. R. Lécuyer conteste la possibilité pour l’Etat de régler les problèmes de la profession. Contrairement à Y. Durmarque pour lequel l’ordre serait la seule solution possible, il rappelle l’opposition, la résistance opposée par les psychologues. C’est bien pourtant en regard de cet état de fait que la régulation par un tiers devient nécessaire. Il insiste sur le point que bien des pays n’ont pas choisi d’adopter cette seule solution, soulignant l’existence d’une structure disciplinaire prenant des sanctions. Il rappelle qu’en France l’éviction d’une association n’a aucun effet sur l’exercice professionnel. Il souligne que la différence entre un ordre et une organisation tient à la nature de la dépendance à l’Etat. Une « association professionnelle forte » peut s’opposer, alors qu’un ordre a une marge de manœuvre plus étroite. Il glisse habilement une allusion au régime autoritaire de Vichy pour insister sur le fait que la notion d’ordre importe un moyen de contrôle de l’Etat sur la profession. Il y voit un danger en raison de l’existence d’un pouvoir médical ayant largement infiltrer les structures de l’Etat. L’ordre des psychologues ne serait au mieux qu’une courroie de transmission de la volonté de l’Etat. A son sens, rigidifier une profession dans un ordre relève d’un archaïsme. Archaïsme de l’ordre ou infantilisme du désordre, les psychologues restent bien impuissants à se structurer. Quant à l’influence du pouvoir médical, notre collègue tend à oublier qu’il est encore plus efficient en l’absence d’ordre que face à un ordre suffisamment structuré. Les infirmiers en ont récemment compris tout l’intérêt. De plus Y. Durmarque insiste bien sur le fait que c’est justement l’existence d’une instance ordinale qui permet de s’opposer aux pouvoirs publics.
Mais pour R. Lécuyer ceci induirait l’absence de séparation des pouvoirs conduisant à l’impossibilité d’exprimer des opinions divergentes ou des théories non-conformes. Pourrait-on objecter qu’à la vigilance nécessaire qu’il a raison de noter, on peut limiter le champ d’exercice de cet ordre. Il revient ensuite sur la question de l’élection des membres de l’ordre pour mettre en garde contre le déferlement de conflits entre les associations que cela produirait. De plus, se retrouveraient en présence les divers courants théoriques faisant de l’ordre un lieu de clivage exacerbé de la profession. Ne nous leurrons pas, les clivages sont déjà particulièrement présents et produisent leurs effets depuis longtemps. Ils sont simplement plus insidieux, plus pervers. Certes il n’y a aucun angélisme à avoir. La structuration d’un ordre va ramener le possible des conflits, certains groupes vont manœuvrer avec toute la perversité souhaitable pour faire élire leurs représentants, les personnalités pathologiques diverses qui hantent les institutions vont sortir du bois. Mais ils auront aussi à rendre compte. R. Lécuyer insiste. Que ce soit sous forme d’un scrutin de liste ou sois forme uninominale, la conflictualité serait présente faisant dépendre les orientations des majorités présentes. Il ne nie pas l’existence des mêmes conflits dans une organisation unitaire, mais ceux-ci seraient moins entravant car la gestion des conflits ferait partie du contrat liant les membres. Dans un ordre aucun contrat ne lierait ses membres. Il donne à titre d’exemple ce qui se passe au CNU, Conseil national des universités. Aussi le cadre associatif lui paraît-il plus convivial. Il l’est quand on appartient à ce cadre associatif, sinon il s’avère beaucoup moins agréable. Et les conflits avec ses évictions, ses règlements de compte existent tout autant dans le monde associatif. Alors cet argumentaire ne vise-t-il pas à éviter une représentation effective de la profession par un comité élu ?
En conclusion, R. Lecuyer part de l’hypothèse peu réaliste de la résolution de la question du rassemblement et de l’éviction de l’idée d’un ordre pour discuter des solutions envisageables. Il propose ce qu’il nomme une solution mixte : la légalisation du code portant sur le respect du code de déontologie défini par les organisations représentatives. Il note cependant que la difficulté est de définir qui est représentatif ce qui nécessiterait une démarche unitaire. On a alors le sentiment du serpent qui se mord la queue. La légalisation permet de maintenir une évolution du code et surtout le dépôt de plainte auprès du tribunal en cas de manquements. Cette dernière démarche assure à l’Etat de jouer son rôle. Il invite par ailleurs la profession à mettre sur pied une commission de déontologie pour exercer diverses fonctions : conciliation entre collègues, assistance d’un psychologue, soutien à l’usager. Selon R. Lecuyer, un tel système satisferait chacun : l’usager, la profession et l’Etat. Cependant pris dans le paradoxe que l’unité est nécessaire pour construire des actions concrètes, et que les actions concrètes participent de l’unité de la profession, il peine à justifier son propos. Le code de déontologie n’est probablement pas le point central sur lequel appuyer la fonction d’une organisation unique. Il en désigne pourtant le risque soit le pouvoir d’exclusion détenu par un groupe majoritaire de légaliser l’attitude conforme. A ce titre, il y a lieu de soutenir l’appel à la vigilance que demande R. Lécuyer : toute institution est normative et discriminative.
Mais la seule légalisation du code ne répondrait pas à quelques-uns des problèmes évoqués en début de texte :
- La dissociation entre la psychologie comme savoir, la psychologie comme exercice et la psychologie comme métier et profession ;
- Les dissociations entre les psychologies cognitive et clinique, entre la psychologie clinique et la psychanalyse, entre les modèles théoriques et les pratiques cliniques ;
- Les dissociations entre la nomination et le titre, entre le statut et les responsabilités, entre l’autonomie professionnelle et la soumission hiérarchique ;
- Les dissociations entre professionnalisation et formation universitaire, entre formation clinique et responsabilités cliniques ;
- Les dissociations entre transmission de savoir et transmission d’une identité professionnelle, entre le profil des enseignants recrutés et les nécessités d’une formation professionnalisante.
La fonction d’une organisation unique ou d’un ordre est de traiter dans la réalité ces questions, de lui donner des réponses en pesant effectivement sur les dispositifs existants. Une instance ordinale suppose le principe de l’obligation d’adhésion et le principe de l’obligation de cotisation. Elle implique la constitution d’une structure disciplinaire qui seule serait apte à faire respecter les principes contenus dans le code de déontologie. Elle réalise une défense de la profession et permet la préservation de la qualité du service rendu par les représentants de la profession. Elle est préservation des intérêts et des droits des membres de la profession et respect par eux des devoirs inhérents à l’exercice de l’activité. Cette défense est aussi une garantie contre les pouvoirs publics, contre les dérives commerciales, contre les appropriations indues d’autres professions. Elle construit le capital de confiance que les usagers peuvent élaborer à l’égard de la profession et des professionnels. Des limites sont aussi présentes par le cadre juridique et administratif général. L’instance ordinale réalise de fait une mission d’intérêt général. Elle assure le respect des devoirs et en cela ne se confond pas avec l’activité des syndicats, centrée sur la défense des droits et de la profession. Mais la mission de l’instance ordinale vient utilement étayer ce projet syndical. L’instance ordinale offre une visibilité de la profession auprès des pouvoirs publics (on voit combien la lutte délétère de représentativité des actuelles associations est particulièrement contre productive). On sait, et je le répète, qu’aucune association ou fédération n’a actuellement de légitimité, elles ne représentent qu’un groupe de personnes et ne manifestent que la perversion des jeux d’influence. Que ce soit face aux pouvoirs publics ou devant des instances internationales, il n’y a pas aujourd’hui d’instance représentative légitime. « Une structure ordinale, basée sur un mécanisme électif avec obligation d’adhésion résoudrait manifestement ce problème en présentant aux instances européennes un partenaire unique et légitiment reconnu » (Durmarque, 2001, p. 262). Cette instance ordinale ne peut se contenter d’être un Conseil supérieur des psychologues qui n’aurait pas le poids institutionnel suffisant. Il n’y aucun angélisme à attendre d’un fonctionnement institutionnel, il n’y a aucune illusion à attendre des membres de la profession. Il y a juste une urgence à laquelle il faut se confronter pour se donner les moyens de ne pas voir disparaître la psychologie, et plus particulièrement la psychologie clinique. Cette urgence pour cette dernière catégorie est pressante car leur mort est déjà programmée par certains de leurs confrères.
*Psychologue clinicien, Maître de conférences des Universités, membre de la commission université du SNP