Un ordre professionnel, pourquoi ?
Martine Maurer*
La nécessité d’un ordre professionnel prend son sens lorsqu’on tient compte de la dimension juridique, qui nous confronte à la difficulté que peuvent rencontrer les tiers concernés, pour comprendre la spécificité des thérapeutiques que nous sommes amenés à conduire. Cette même dimension, au travers des textes qui en émergent ou des décisions qui y sont prises, peut nous interpeller également sur la disparité de nos références et sur l’absence d’accord collégial au sein de notre profession. L’ordre professionnel permettrait, que ce ne soit pas le juridique qui entérine progressivement des repères, par trop éloignés des recommandations de notre code de déontologie et éloignés des exigences de savoir indispensables à notre exercice. Il ressort, en tout cas, d’un certain nombre d’évènements, que la pratique de la psychothérapie et de la psychologie reste indéterminée et indéterminable au plan social, car malléable et transformable au gré des argumentations et des témoignages. Malléable et transformable, également, au gré des théorisations de groupements, qui ne s’avèrent pas forcément dotés « d’un haut niveau de qualification », mais qui deviennent des références de pensée et de travail pour un certain nombre de psychologues, certes, encore minoritaires, mais ayant une place parmi nous, et avec nous, puisqu’ils exercent sous la dénomination de notre titre. Il est donc impératif d’entendre leurs représentations de ce qu’est pour eux une thérapeutique et de ce qu’est pour eux la psychologie, afin de rétablir un consensus commun minimum.
Parallèlement, il est important de tenir compte des constats que l’on peut tirer de certaines affaires juridiques qui ont mis en opposition des psychologues entre eux, même s’ils se trouvaient à des places différentes (patients, thérapeutes, superviseur). Il s’agit d’affaires qui touchent de plein fouet la dynamique de notre profession. On peut actuellement dégager trois gros constats qui découlent de l’observance de ces procédures, ainsi que des points annexes qui s’y associent :
- Le premier constat est l’impossibilité actuelle entre nous, psychologues, de fonder un accord sur les spécificités de nos cadres. Il en résulte que nos références ne sont, pour le moment, que des objets aléatoires lorsqu’elles sont mises en débat sur la scène sociale ou lorsque nous nous confrontons les uns aux autres.
- Le second constat est la remise en cause des avis de la CNCDP par des psychothérapeutes « ni-ni » au sein d’une procédure, démontrant que des avis émanant d’une collégiale, mise en place par les organisations de psychologues, peuvent être contestés par des personnes n’ayant aucune formation à la psychopathologie ou aucune formation validée par un quelconque décret. Ce qui renvoie d’ailleurs à l’absence de validité juridique actuelle des avis de la CNCDP et aux risques qui peuvent résulter lorsqu’on les utilise.
- Le troisième constat est essentiel et sans doute le plus préoccupant ; il est patent au travers des procédures judiciaires, que les références d’un certains nombre de psychologues, tout comme leurs positionnements, découlent plus de leur école d’appartenance que de leur titre ou formation universitaire initiale. Avec, comme conséquence irrémédiable, que la cohésion entre psychothérapeutes « ni-ni » et psychologues est entière, à partir du moment où ils se revendiquent du même groupement et du même courant de pensée. Ce qui revient à dire que nombre de psychologues ne sont pas investis dans la reconnaissance de notre profession, mais investis à faire reconnaître des approches et des modes de pensées, considérant comme confrères et consoeurs, non pas ceux qui ont le même titre et la même formation universitaire qu’eux, mais ceux qui défendent le même courant de pensée et la même originalité de pratique. Tout comme, certains psychologues ne reconnaissent pas comme référence notre code de déontologie, mais s’attachent à différentes chartes éthiques, éditées par leurs groupements de référence. On voit également des personnes utilisant le titre de psychologue clinicien se faire superviser par des psychothérapeutes ni-ni qui régulent la pratique de nos collègues sans formation à la psychopathologie, et même sans formation aucune à la psychologie clinique.
On a pu observer également dans des procédures, le recours à des attestations de patients par des psychologues pour faire valoir la qualité et l’intégrité de leur pratique ou le mal fondé et l’aspect déviant du patient plaignant, alors qu’un avis de la CNCDP stipule clairement le côté aléatoire d’une telle option[1]. En l’absence de validité juridique des avis de la CNCDP, aucune des spécificités de nos cadres n’existe en dehors de nos publications et de nos pratiques. La notion de transfert par exemple est inexistante au plan juridique en France, et incompréhensible sur la scène sociale. Par contre, si le même avis, que celui cité ci-dessus, émanait d’un Ordre professionnel il deviendrait opposable à tout psychologue et ferait force de loi, au sein de la profession. Ce qui en prolongement rendrait inutile toute procédure juridique, toute mise en danger de nos règles et principes, et au surplus impossible de recourir à des témoignages de patients conviés à attester, alors qu’ils ne sont pas informés des spécificités auxquelles ils sont soumis lorsqu’ils sont en thérapie (transfert, projection, régression etc.). Récemment, une procédure pénale en Belgique a reconnu la notion de dépendance et de transfert dans les cursus de formation incluant une thérapie préliminaire avec les mêmes intervenants[2]. Avancée notable au plan européen qui met en évidence le retard qui existe dans notre propre pays autour de la compréhension de la spécificité des démarches thérapeutiques et des processus formatifs à la psychothérapie.
La notion de règles déontologiques, en l’absence d’un ordre professionnel, est
totalement aléatoire. Il est important de cerner la portée de ce propos et ce
qu’il expose. Pour cela, il suffit de se référer à une procédure où une
psychologue décrivait un séminaire dit psychothérapique où les patients avaient
été invités à se dénuder. Deux écoles humanistes prônent de façon officielle le
bien-fondé de telles méthodes au sein de publications accessibles à tout
public.[3]
Ces écoles emportent régulièrement l’approbation d’un certain nombre de
psychologues, ce nombre étant exponentiel au cours des années. Ce qui
veut dire
que dans un débat juridique, il n’y a aucun fondement valide à
contester une
méthode que certains attesteront comme adaptée et donnant, selon eux,
de bons résultats. On comprend mieux le dilemme si on précise
que cette méthode dans la nudité inclut parfois la nudité du thérapeute
lors de
séminaires avec des patients.[4]
De fait, la profession de psychothérapeute est aujourd’hui la seule où des
publications citent comme normale de demander au patient de se dénuder dans un
travail dit psychothérapique. Les études de terrain démontrent que ces options
sont appliquées également par certains psychologues.
Au travers de ces affaires juridiques ou des évènements qui ont tracé
l’acheminement vers l’article 52, l’existence d’un Ordre aurait permis une
contention sécuritaire de l’ensemble des psychologues concernés, et sans doute
l’inexistence pure et simple des résultats navrants obtenus. Il n’y aurait pas
eu absence de prise en compte des effets du cadre, mais, bien au contraire, une possibilité de construire
des références collégialement
partageables avec une meilleure détermination, commune, de ce que nous voulons voir s’intégrer ou non
dans le champ de la psychologie. A défaut de quoi, la clinique psychologique
risque de rester un objet indéterminable, au détriment de toute possibilité de
cohésion, donc au détriment de notre avenir professionnel. Le foisonnement des
nouvelles références, pour certaines extravagantes, est en train de faire de la psychologie un
monde sans frontière, sans limite, au point que d’ici peu, si le décret de
l’article 52 offre une validation au tout psy, la psychologie clinique ne sera
plus qu’un mince territoire dans l’univers psy. A signaler également le projet
des fédérations de psychothérapeutes « ni-ni » de doter la
« profession » de psychothérapeute « d’une déontologie
commune », projet auquel Monsieur Sarkozy, aujourd’hui Président de la
République, semblait donner son aval en soulignant l’aspect intéressant de
cette idée dans un courrier réponse à la FF2P, en date du 19 04 07[5].
Ce qui, en l’absence d’un Ordre des psychologues, pourrait aboutir à nous voir
acculés à rendre des comptes à des « ni-ni » ou à des psys originaux,
s’ils arrivaient à négocier la constitution d’un ordre destiné aux
psychothérapeutes, fussent-ils inscrits de droit. Etant donnés, qu’ils
s’avèrent plus doués que nous à faire aboutir l’impensable - sachant que certaines des personnes qui
représentent les psychothérapeutes « ni-ni » sont psychologues et se
présentent avec leur titre, donc signent les courriers provenant de leur
fédération vers les pouvoirs publics sous la mention « psychologue
clinicien »[6], ce
qui revient à dire que, vu de l’extérieur, curieusement c’est notre « profession »
qui demande la reconnaissance des psychothérapeutes et des groupements tout psy
- : donc mieux vaudrait nous protéger avant que ne sonne le glas. Un ordre, pour que les psychologues puissent
a minima protéger leur identité professionnelle, en se mettant d’accord sur une
base de règles communes. Car les procédures et l’article 52 en témoignent,
en l’absence d’existence d’une instance représentative juridiquement valide, la
psychologie et les psychologues n’arrivent pas à constituer une unité car un
trop grand nombre, par besoin d’un groupe d’appartenance, s’inclut dans des
écoles devenant le support de leur identité professionnelle. Nous ne pouvons dénier plus longtemps que
notre éclatement met à mal notre profession, et que tout corps professionnel a
besoin d’un minimum d’illusion groupale et de fonction surmoïque pour se
solidariser. Faute de pouvoir constituer ce groupe avec ce minimum d’illusion
groupale, les nôtres cherchent refuge dans des groupes d’un autre genre ou les
menant à investir une autre identité. Au-delà, si un référendum au sein de la
profession devait avoir lieu, il serait souhaitable de ne pas se tromper de
question. Le simple énoncé : voulez-vous un ordre professionnel ne
constituerait pas un énoncé corrélé à la réalité des enjeux, car cet énoncé
renvoie chacun à des positions personnelles subjectives liées à son propre
rapport à l’autorité, alors que ce qui est en jeu est le maintien des
frontières de notre profession, ainsi
que le maintien de sa crédibilité et de sa fiabilité auprès des pouvoirs
publics, des demandeurs de soins, avec inclusion d’une meilleure protection
pour chacun d’entre nous.
En conclusion, nous pouvons utiliser cette comparaison avec l’individualité du sujet : peut-il y avoir une unité du Moi en l’absence de Surmoi ? Peut-il y avoir une unité groupale sans matérialisation d’une instance structurant des règles et des limites au sein d’un groupe ? Et au fond, n’avons-nous pas déjà la preuve de ce qu’il advient lorsque cette instance n’est pas constituée, dans la mesure où les psychologues constatent d’eux-mêmes l’absence de cohésion et leur difficulté à canaliser des référentiels toujours plus nombreux ? La preuve n’est-elle pas également établie par la simple publication de l’article 52 qui nous met définitivement en péril ; ou par l’hégémonie grandissante des groupements où, sous prétexte de psychologie, s’exerce tout et parfois n’importe quoi (nudité, recours à des plantes hallucinogènes, travail sur les chakras, publications que les relations sexuelles entre thérapeute et patient pourraient avoir parfois des effets bénéfiques par revalorisation narcissique ou dédramatisation des fantasmes) avec une ingénuité telle qu’un nombre croissant de psychologues plébiscite ces référentiels, parfois sans savoir ce qu’ils cachent derrière leur devanture attrayante ou leur théorie originale. Faut-il attendre que la situation soit irréversible et que nous disparaissions pour que vienne l’âge de raison ? Ou sommes-nous prêts à en passer par un Ordre afin de replacer un peu de cohérence et de faire entendre le sérieux de la psychologie en posant une frontière irrémédiable avec toute accointance dans notre éthique et déontologie avec ces groupes qui veulent faire croire qu’ils sont issus de notre culture et de notre demande ?
*psychologue clinicienne, exerce en unité psychiatrique et en libérale, auteur du livre « Psychothérapie, démocratie et loi » aux éditions Mare et Martin, 2005, collaboratrice de l’association Psychothérapie Vigilance
[1] Avis 01/26 du 19 janvier 2002.
[2] Condamnation pénale de trois formateurs d’un institut de formation bruxellois.
[3] Ecole de Gestalt et école
d’analyse transactionnelle notamment
dans les deux ouvrages suivants :
Ginger S, 1992 la Gestalt une thérapie de contact, Ed Hommes et Groupes
Lenhardt V, 1980, L’analyse transactionnelle, Ed Retz
[4] A pu être constaté au sein de l’école d’analyse transactionnelle du groupe IFAT- EATA, et au cours d’une procédure civile au TGI de Paris 12e
[5] Courrier de réponse de Mr Sarkozy à la FF2P en date du 19 04 07.
[6] Les courriers de la FF2P vers les pouvoirs publics sont contresignés par une personne faisant usage du titre de médecin et donc étant médecin et par deux personnes faisant usage du titre de psychologue clinicien donc étant psychologues cliniciens.